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La coexistence des contraires

FREUD, L'interprétation des rêves

chapitre VI, "Le travail du rêve", partie III, "les procèdés de figuration du rêve"

 

"La manière dont le rêve exprime les catégories de l'opposition et de la contradiction est particulièrement frappante: il ne les exprime pas, il parait ignorer le "non". Il excelle à réunir les contraires et à les représenter en un seul objet. Le rêve représente souvent aussi un élément quelconque par un désir contraire, de sorte qu'on ne peut savoir si un élément du rêve, susceptible de contradiction, trahit un contenu positif ou négatif dans les pensées du rêves (2)."

 

(2) J'ai trouvé dans un travail de K. ABEL : Der Gegensinn der Urworte, [...] un fait, surprenant pour moi, mais confirmé par d'autres linguistes: les langues primitives s'expriment à ce point de vue là comme le rêve; elles n'ont au début qu'un mot pour les deux points opposés d'une série de qualités ou d'actions (fort-faible, vieux-jeune, proche-lointain, lié-séparé). Les termes spéciaux pour indiquer les contraires n'apparaissent que tard, par légère modification du terme primitif. Abel note que ce fait est constant dans le vieil égyptien et signale qu'on peut en  trouver les traces dans les langues sémitiques et indo-européennes."

FREUD, Totem et tabou  p.81

"Il y a lieu ici de nous rappeler les renseignements confus et obscurs que Wundt a donnés sur la double signification du mot tabou : sacré et impur. Primitivement, dit-il, le mot tabou ne signifiant ni sacré ni impur ; il désignait tout simplement ce qui était démoniaque, ce à quoi il ne fallait pas toucher. Il faisait ainsi ressortir un caractère important commun aux deux notions, ce qui prouverait qu'il existait au début, entre ces deux domaines, une affinité, voire une confusion, qui n'aurait cédé que peu à peu et beaucoup plus tard la place à la différenciation.

Telle est la conception de Wunsdt. En opposition avec elle, l'analyse à laquelle nous nous sommes livrés autorise à conclure que le mot tabou présentait dès le début la double signification dont parle Wunsdt, qu'il servait à désigner une certaine ambivalence et tout ce qui découlait de cette ambivalence se rattachait à elle. Le mot tabou lui-même est un mot ambivalent, et nous croyons après coup que si le sens de ce mot avait été bien établi, on aurait pu en déduire sans difficulté ce que nous n'avons obtenu qu'à la suite de longues recherches, à savoir que la prohibition  taboue doit être conçue comme le résultat d'une ambivalence affective. L'étude des langues les plus anciennes nous a monté qu'il existait autrefois beaucoup de mots de ce genre servant à exprimer chacun deux notions opposées et ambivalentes dans un certain sens, sinon tout à fait dans le même sens, que le mot tabou. Certaines modifications phonétiques, imprimées au mot primitif à double sens, ont servi plus tard à créer une expression verbale particulière pour chacun des sens opposés qui étaient réunis dans ce mot."

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